Censure, la Gonfle

Deux semaines avant la création de La Gonfle de Roger Martin du Gard, mise en scène par Pierre Ascaride au théâtre de Malakoff, la direction de la RATP vient d’en interdire l’affichage dans les couloirs du métro. La Gonfle est une histoire agitée qui se passe dans le Berry entre une vieille femme hydropique, un sacristain, un vétérinaire, une jeune femme enceinte… et une pompe à bestiaux. C’est une farce paysanne bien dégueu; vingt dieux la grosse rigolade!

Voici notre affiche, ce que nous avons ressenti de leur farce paysanne, sans prétention mais sans soumission ni au texte, ni au metteur en scène, en complicité. C’est beaucoup de censure pour notre jeu graphique, beaucoup de tracas pour ce qui devrait être bien ordinaire, mais excusez le dérangement, dans cette ridicule interdiction, il y a interdiction tout court.
Que voit-on donc dans cette image ?

Un désordre: une typographie à la Dubout dont le sens est lourdement fixé par le mot «la Gonfle» et un petit dessin crado d’un cul qui pète… confrontés à une image photographique «prise sur le vif» d’une femme enceinte, réaliste et pas en couleur, elle-même «salie» par de la paille, de la terre, des plumes, etc. Le tout donnant une image discordante, forte du choc de ses contradictions, très travaillée dans sa composition graphique, belle ou moche au choix: elle joue volontairement avec des tabous, dont le sentiment du vulgaire paillard qui se retrouve dans la pièce ct qui existe bel et bien dans notre vie quotidienne malheureusement de plus en plus simulé, dissimulé.

La femme enceinte est le sujet principal de cette représentation. En donne-t-on pour autant une image dégradée? À chacun sa vérité, cette image met-elle en cause une quelconque responsabilité collective? Si oui, laquelle? Qui crache sur Marie?

L’affiche art populaire doit elle être confidentielle? En montrant la ficelle de la manipulation, de la caricature, cette petite énormité culturelle ne cache pas son jeu comme les grosses réclames commerciales engraissées de leur conformité, dissimulant l’impudeur de leur contenu derrière une forme de séduction tout à fait réductrice à coups d’idées déjà acquises. Des faux-culs, quoi!

Vrai ventre que celui de notre copine Noreen photographiée par son amoureux: un ventre bien rond, de beaux seins lourds. une belle pogne. J’aime les images qui sentent, celle-ci a l’odeur de la paille et de la terre; elle n’est évidemment pas au parfum des beautés hygiéniques et désodorisées, objets à fantasmes où la salivation distinguée remplace l’action comme vulgaire.

Dans l’image comme dans la pièce, il y a cette vulgarité du mélange. Les personnages sont vulgaires, messieurs les intégristes des première et deuxième classe, populaires si vous voyez mieux, pire, des ploucs. Martin du Gard, prix Nobel de littérature a dû se régaler.

«…Vulgaire: à travers ce mot, c’est du peuple qu’on parle, avec ses revendications séculaires, ses appétits, ses odeurs fortes, sa promiscuité avec les sources de la vie et de la mort. La vérité du corps social existe là où le scandale du corps vivant, souffrant et délirant, existe aussi avec le plus de force…» (je pique ça dans l’Universalis).

On peut donc dire – sans interdire – que ceci est de bien mauvais goût, le bon goût n’étant pas notre valeur, vu que c’est pas nous qui en fixons les règles.

Dans Grapus, nous menons la critique jusqu’au rendu final sur tous les sujets, c’est un élément fondamental de notre métier et c’est là notre différence avec le milieu publicitaire. Nous ne représentons pas des con-sommateurs ciblés mais des êtres humains quand nous représentons un sujet. Le choix de cette pièce par ce théâtre va également dans cette voie de ne pas cibler.
La majorité des théâtres déjà pénalisés par l’insuffisance des moyens passe une grosse part de leur temps à gérer la survie économique de leur institution au détriment du mouvement créatif. Ce genre de conneries ne va pas développer la part du risque pour les graphistes qui résistent avec ces organismes culturels.

Jugez-en pour et par vous-même avant d’imaginer ce que les autres aimeront ou pas, mais en 1988, la crise, la santé, les chômeurs, les vrais pauvres, les intégristes, les fachos et arrivistes de tous poils, et d’autres hélas de ces brutalités sociales inouïes, briseuses de vie. C’est ça la vraie laideur. Censeurs de la RATP, hors la loi (quel texte vous permet à vous, service public, d’interdire une image éphémère d’auteur? Quelle compétence celle de contrôler et de juger un sujet de culture?), pourquoi pas nous mettre une amende pendant que vous y êtes!

Vous mettez à nous condamner un goût égal à votre rapidité à faire du fric avec ces publicités ordonnées de lingerie à branlette et de produits de substitution qui ornent les couloirs et les stations. Avec un choix d’images souvent chics mais faussement chocs aux espaces forts payants, rappelons-le, ce qui permet la domination des messages sans questions véritables, bien pauvres socialement, ceux des riches commerçants. Paravents de la richesse humaine de notre société qui n’a pas de moyens économiques pour exprimer toutes ses idées ct que vous contribuez de fait à masquer, alors que vous avez la responsabilité d’un formidable lieu d’échange et d’information.

Il va sans dire que cette censure pénalise un théâtre courageux. Malgré notre bonne volonté à retravailler l’image, vous ne lui avez pas gardé sa réservation d’espace, le laissant maintenant hors délai pour toutes surfaces d’affichage. Métro chic, boulot choc, dodo la culture… En refusant ce type de confrontation, vous montrez votre limite au partage, au pluralisme, en agissant ainsi vous gérez l’espace d’information de tous comme si c’était votre boutique. Rideau, faites l’inventaire. Ouvrez vos portillons!

Gérard Paris-Clavel
LIBÉRATION du JEUDI 10 NOVEMBRE 1988

Retour à l’article